• Nolane

Littérature et influences


La littérature est-elle capable d’influencer la société ?

En début d’année, l’article de Clément Solym publié sur Actualitté m’avait interpellé : la lecture de Cinquante nuances de Grey aurait « décomplexé les Français ». Ce livre, sorti en 2012, est devenu un réel phénomène littéraire, mais pas que : il aurait à la fois informé un peu plus une société sur des pratiques sexuelles et l’aurait en même temps aidé à libérer une parole et des envies. Au-delà des lecteurs, ce sont des genres artistiques qui se sont également élargis dans leur choix : la littérature a ouvert des tiroirs où ranger de nouveaux types d’écrits et le cinéma, qui a adapté l’œuvre en 2015, a suivi le mouvement. Dans ce cas précis, la littérature a exercé une réelle influence sur les lecteurs et, par l’ampleur qu’elle a prise, sur la société. Comment s’y prend-elle ? Existe-t-il d’autres cas où l’écrit s’est fait guide ou bien est-ce en réalité la société qui gouverne sa littérature, ce que nous lisons ?


La littérature engagée


Créer pour dire, l’engagement et la volonté peuvent susciter la création. L’écriture est aujourd’hui un des médiums les plus accessibles par ses moyens et n’a pas de limites dans son format. C’est pourquoi on imagine très bien que le genre littéraire est le plus favorable pour faire passer un message singulier. L’engagement s’est accroché à la littérature de façon très claire à partir du XXᵉ siècle, et des partis pris de l’affaire Dreyfus, avec des périodes plus ou moins intenses, ce siècle étant connu comme le plus disloqué politiquement, socialement et culturellement. L’histoire de ce siècle ne permettait pas qu’on ne puisse pas au moins s’impliquer.

« L’implication littéraire renvoie à cette capacité d’expérimenter le présent, à cette possibilité de récits détectant à la fois les vagues qui en animent la surface et les lames qui en troublent les bas-fonds. » définit Bruno Blanckeman, critique et essayiste.

Cette force de l’engagement dans ce siècle scinde les esprits dans la société française : les affaires politiques poussent les auteurs à s’exprimer et leurs opinions se diffusent auprès nombre de lecteurs. L’auteur est vu comme une personnalité publique qui doit constamment donner son avis, se ranger dans un camp, et chaque œuvre est analysée pour y trouver les indices d’une position. L’auteur est considéré comme ne faisant qu’un avec son œuvre à cette époque, ce qu’il écrit reflète presque sa personne, cela fait partie intégrante de son ethos (son caractère d’écrivain).

« En 2015, l’écrivain ne descend plus dans la rue comme on le ferait dans une arène : il y marche parmi les autres, et sa prose s’éprouve à cette seule mesure » compare Bruno Blanckeman.

Se sont alors dessinés deux groupes d’auteurs : ceux qui s’engagent et ceux qui doivent se détacher du monde pour pouvoir écrire sans avoir d’étiquette, ou du moins, l’étiquette de celui qui ne prend pas parti.

C’est souvent à partir du format de Lettres que les avis se déploient de manière claire et nette, des auteurs comme André Suarès s’y sont régulièrement essayés. Mais pas que, leur volonté de dénoncer un fait aux lecteurs s’exerce dans une forme propre à l’attaque : le pamphlet. Ces deux textes courts peuvent être si crus et si violents que souvent, ils sont signés sous un pseudonyme, l’image de l’auteur étant un enjeu trop important.

Les styles d’écritures qui reviennent sont le blâme et la rhétorique. Deux tons parfaits pour arriver à convaincre directement un lecteur. L’ironie est aussi utilisée, mais sa difficulté réside dans sa compréhension par tous, car sinon, elle manquerait de dire une pensée contraire.

Le métier d’écrivain, comme aujourd’hui, ne permettait pas d’être financièrement à l’aise, les auteurs avaient alors une double fonction qui se trouvait, la plupart du temps, dans le journalisme ou la politique. Claudel, par exemple, a été ministre et ambassadeur de France, et il n’a pu empêcher d’imprégner certains de ces écrits d’une forme d’engagement (Poèmes de guerres, Feuille de saints).

La finalité de cette écriture dans un siècle bouleversé et qui tend à se poursuivre encore, mais de façon moins vigoureuse, est de garder une société éveillée, un lecteur en réflexion.

« Dans quelle mesure littérature et engagement sont-ils compatibles ? Quel rôle l’intellectuel exerce-t-il dans la cité ? », s’interroge Elisabeth Le Corre, Maître de conférences en littérature française des XIXᵉ et XXᵉ siècles.

La société, source d’inspiration

ou de contagion de la littérature ?


Depuis toujours, mythes et légendes sont de bons exemples de littératures qui s’imprègnent de phénomènes de société intemporels pour exprimer une revendication, une pensée qui pourrait faire changer, voire améliorer le comportement humain. Nous pouvons penser au mythe d’Antigone, par exemple, qui permet une réflexion sur le pouvoir, tout en incarnant une figure d’opposition et de dévouement. Les contes aussi servent une certaine vision et leurs réécritures affichent des engagements qui parlent aux lecteurs contemporains. Barbe Bleue, né de l’invention de Charles Perrault, a été repris par des autrices comme Amélie Nothomb (Barbe Bleue) et Angela Carter (The Bloody Chamber), qui se permettent une nouvelle lecture pour revaloriser la femme. Les histoires peuvent évoluer en fonction des mœurs de la société et nous pouvons, à l’inverse, nous servir de récits fondateurs pour améliorer des systèmes de pensée.

Souvenons-nous pourtant d’une société qui a obligé certaines lectures. A-t-elle alors influencé une écriture spécifique ? Du moins, elle était faite pour dicter un comportement. Les jeunes filles, par exemple, n’avaient le droit de lire que ce qui les formerait à être des femmes tenant habilement une maison. Avant notre époque, les femmes ne devaient lire que des romances. Si elles étaient vues avec une lecture plus savante en main, elles auraient été parues suspectes aux yeux de la société, il ne fallait surtout pas qu’elles puissent comprendre et accéder à la sphère politique. C’est une forme d’influence par la littérature qu’exerçait alors la société, en contaminant le genre d’une autorité sur le comportement des lectrices. Les contes possèdent souvent des morales après l’histoire et Perrault n’a pas hésité à guider la lecture et à dire ce qu’il fallait tirer de ses mots.

D’autres acteurs de la chaîne du livre peuvent également être considérés comme engagés dans la littérature. Leurs opinions culturelles, politiques, et bien d’autres, se répercutent sur leur vision de la littérature. Ainsi, certaines maisons d’édition choisissent de spécialiser leur littérature. Cela fait partie de leur ligne éditoriale. Par exemple, Golias est une maison d’édition catholique qui publie des œuvres tournant autour de questions religieuses. Cette forme de revendication lui permet de se présenter comme une maison originale et qui répond à un certain lectorat, elle attire des auteurs publiant une catégorie d’ouvrages spécifiques. Mais cela peut avoir le désavantage de trop ressortir et de la paralyser dans une seule et même ligne de conduite. Pour les auteurs, il est donc important de bien connaître la maison d’édition à qui ils souhaitent confier leur manuscrit, selon leur désir qu’elle soit ou non enveloppée d’une parole engagée.


Comment lire aujourd’hui ?


De quelle façon aborder notre littérature contemporaine en sachant qu’elle peut être imprégnée d’un esprit engagé ?

Tout d’abord, il faut garder en tête que l’auteur n’est pas l’individu de tous les jours. C’est l’écrivain qui parle et non la voix de celui qui a des opinions.

« Mauriac établit une distinction entre l’écrivain et l’homme politique. Chacun doit rester à sa place et jouer son rôle : si l’intellectuel réagit aux événements et essaie de peser sur eux, l’homme politique seul peut les changer. » Elisabeth Le Corre.

Certes, il en transmet de façon inconsciente ou en créant un espace fictionnel. Il peut, par exemple, créer des personnages qui vont posséder des avis différents sur des questions spécifiques, dans des univers ou systèmes pouvant ressembler aux nôtres, et qui vont être amenés à débattre. Mais lorsque l’auteur souhaite réellement communiquer son opinion, la forme de l’ouvrage et les éléments de l’hypertexte l’indiquent clairement.

« L’œuvre fictionnelle doit préserver son autonomie, sans pour autant que l’écrivain se coupe du monde dans lequel il puise son inspiration. C’est par son universalité, sa connaissance du cœur humain qu’elle peut être efficace et passer à la postérité. » Elisabeth Le Corre.

Contrairement au siècle de l’engagement dont il a été question, le lecteur d’aujourd’hui va préférer une fiction qui va pouvoir lui permettre de réfléchir par lui-même, plutôt qu’une littérature très tranchée et formelle qui pourrait le décourager. L’essentiel est d’être capable de détecter quand l’œuvre veut transmettre un message fort, de le questionner et d’arriver à différencier la personne de l’auteur. Chaque phrase possède sa subjectivité, mais elle n’est pas toujours à prendre au premier degré. Il est parfois plus agréable de pratiquer une lecture détachée pour mieux apprécier le livre.


Sources


- Des écritures engagées aux écritures impliquées, Littérature française (XXᵉ-XXIᵉ siècles), sous la direction de Catherine Brun et Alain Schaffner, coll. Écritures, Éditions Universitaires de Dijon, 2015.

- L’Édition indépendante critique, Engagements politiques et intellectuels, Sophie Noël, coll. Papiers, nouvelle édition révisée des Presses de l’enssib.


Photo de Polina Zimmerman sur Pexels: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/livres-sur-etagere-en-bois-marron-3747507/



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